J’étais ce que l’on appelle « un travesti de salon », et en l’espace d’une journée, je suis devenue une petite femme qui est sortie dans la rue.
J’avais pris rendez-vous avec Mélanie, une professionnelle qui fait du conseil en image. Et toute la semaine qui a précédé ce rendez-vous, j'avais un peu peur, mais je n’ai pas pour habitude d’être en retard quand j'ai un rendez-vous. Je savais donc que j'irai, que je ne poserai pas un lapin à Mélanie. Dans ma tête, je me disais que au pire, j’aurais quelques photos présentables à mettre sur le site, et au mieux, j’arriverais à rentrer chez moi discrètement en femme, comme j’étais en voiture. C’était méconnaître les qualités professionnelles de Mélanie.

Premier contact. Mélanie m’accueille chez elle, et autour d’un café et de petits chocolats que je lui ai offerts, nous nous présentons. S'occuper des travestis comme moi n'est pas son activité principale, mais tout de suite, il ne fait aucun doute que Mélanie est une professionnelle, dans sa façon de se présenter, de parler de l’objectif, et moi je suis LA cliente. J’aborde sans crainte tout ce qui a pu construire ou déchirer ma vie...

Garde-robe. Rapidement, nous détaillons ma petite garde-robe, empruntée à ma femme, et que j’ai apportée dans un grand sac. Je n’ai pas pu m’empêcher d'inclure quelques hauts dentelles qui m'appartiennent en propre, rapidement écartés. Ce sera donc jupe noire simple, chemisier blanc cintré, collants et chaussures à petits talons. Je passe alors cette tenue, et nous nous retrouvons devant le miroir, un miroir tout entouré de lumières et de produits de maquillage, comme dans les loges des stars...

Maquillage. Mes cheveux relevés par un bandana, sans mes lunettes, Mélanie s’affaire sur ce visage d’homme qui ne se voyait pas en femme. Quel plaisir que de se confier aux bons soins d'une vraie femme qui vous aide à passer de l'autre coté du miroir. Et Mélanie est rassurante et réaliste. Après tout, je n’ai pas plus de problèmes que les autres femmes. J’aurais même quelques atouts pour un travesti : petite taille, petits bras, peu poilue (il n’y aura même pas besoin de cache barbe!), pointure 39/40. Que demander de plus...Ce qui est remarquable entre les deux photos ci-dessus, c'est la différence de teint. Le changement est total.

Personnalité. La stratégie de Mélanie est simple, constructive et logique: essai de perruques de la blonde platine à la brune noire de geai, à la recherche d’une personnalité, et expérimentations... Même lorsque Mélanie aura détecté ce qui vous va le mieux, le curseur pourra encore se déplacer entre ces deux extrêmes.
Moi qui m’imaginait blonde ordinaire car l’étant de nature de cheveu, je me retrouve brune, ce qui me surprend bien sûr, mais de toute façon, je n’ai pas d’exigences particulières, et je m’en remets totalement à Mélanie, qui me parle et m’explique que la perruque est indispensable, qu'il est préférable de bien distinguer le coté homme et le coté femme, ne serait-ce que pour ma conjointe. Et petit à petit, je m’y ferais... Et chaque fois que je passerais devant le miroir du couloir, je verrais Jeanne, elle, c’est autre moi qui m’habite depuis si longtemps…

Crédibilité. Deux heures plus tard, Mélanie est sûre d’elle, et moi, je me suis abandonnée totalement à ses mains expertes et son œil numérique qui me "flash" sans répit. Derrière l’objectif, manoeuvrant le trépier de son appareil, elle me conseille quelques pauses plus féminines, la façon de croiser mes jambes l'une sur l'autre, et la magie opère, j’ai les yeux embués, mais je ne pleure toujours pas. Je suis heureuse.

Je ne suis pas encore très sûre de moi (mais le serais-je un jour…), en tout cas, Mélanie l’est pour toutes les deux. Elle est honnête et sincère, et va me faire vivre ma première sortie, parce que je suis crédible à ses yeux. J’en suis là de mon rêve qui se réalise, et je sais que l’expérience va se poursuivre, que je dois acheter perruque et maquillage, que j'y suis prête, et que pour tout cela, Mélanie sera là.

Dernière touche féminine, j'ouvre mon manteau et Mélanie me vaporise trois ou quatre petites touches de parfum! Que du bonheur je vous dis! Nous sortons dans la rue, et là, c’est le choc : personne ne me regarde ! Plusieurs heures de travail, et personne ne me remarque. Ce serait presque frustrant, et pourtant, le but est atteint. Je suis dehors, habillé en femme, avec Mélanie, très contente du résultat de son travail. C’était donc possible. Je m’applique à mettre en œuvre les nombreux conseils que l’on m’a donnés, et j’évite de chercher le regard des autres, presque fière...

 

Sincérité. Le plus délicat aura été l’achat de la perruque, mais Mélanie m’avait prévenue, il faudra essayer en pleine boutique, dans un bain de lumière, devant tout le monde. Et je suis là, dans ce magasin, assise sur un tabouret que m'a indiqué Mélanie, juste devant une glace vers laquelle viennent se mirer de nombreuses clientes, essayant des perruques sans doute pour les fêtes!
Rapidement, Mélanie a trouvé ce qu’il me faut, et elle court à travers le magasin à la recherche d’un peigne, et moi je suis là, mes cheveux blonds d'homme contrastant avec mon maquillage de brune, avec quelques perruques dans les mains, dont celle de Mélanie qu'elle m'avait prêtée pour venir jusqu'ici, devant tout le monde, tirant sur ma jupe que je crois trop courte, et je cherche Mélanie du regard, comme quelqu’un qui se noie s’agrippe à la bouée qu’on lui tend...
Le choix est fait, il ne reste plus qu’à passer en caisse. Là, je fais la queue, la carte bleue à la main, pendant que l'on est parti me chercher mon achat, car les modèles d'exposition ne sont pas à vendre. Une attente qui me parait interminable, avec tous ces gens qui rentrent dans le magasin, juste à coté de moi, mais tout va bien et pour vingt huit euros, Jeanne a les cheveux qu’il lui faut. Je n’aurais donc plus qu’à aller chez le coiffeur faire couper mes vrais cheveux inutilement trop longs pour un homme, et beaucoup trop courts pour une femme.

 

Du sourire. Pour faire toutes ces courses, nous étions en voiture. Effectivement, je m'étais dis que ce serait plus facile que les transports en commun, au cas où je sortirais dans la rue. Mes petits talons n’ont pas été un obstacle à la conduite, ce que je n’avais bien sûr jamais fait. Et tout le long du parcours, dans les embouteillages parisiens, je me regardais dans le miroir de courtoisie, et je me souriais, et je voyais Jeanne enfin, elle était bien là, en pleine ville, et tous ces gens qui ne la remarquaient même pas...
Je raccompagne Mélanie chez elle, et après quelques dernières photos dans la rue, nous nous embrassons comme deux amies de longue date. En début d’après-midi, je m’apprête à retourner chez moi, mais avant, je décide d’aller seule faire le tour d’une galerie marchande, comme pour mieux profiter de mon investissement. Je m’étais pourtant dit de ne pas y aller le cas échéant car cette galerie est très proche de mon lieu de travail. J’aurais pu y rencontrer des connaissances… Et puis zut après tout, et tout s’est bien passé. Je marchais à petits pas, tranquillement, bien droite et la tête haute, m’attardant devant les boutiques pour femme, ce que je n’osais jamais faire en homme.
Plutôt que de reprendre la voiture, je poursuis ma promenade, et me dirige vers le centre commercial « la vache noire ». Je croise des gens qui ne me regardent pas, sauf une femme qui de loin, jette un coup d’œil rapide à ma tenue, de haut en bas. Mais rien de particulier ne se passe, tout va bien. Que du bonheur !
Je force un peu le trait en rentrant dans un grand magasin « tapis et moquettes » que je connais bien pour y avoir été souvent en homme. Il n’y a pas grand monde, et alors que je m’apprête à ressortir, un vendeur s’approche et me dit : « un renseignement Madame ? ». Je réponds d’un petit sourire et d’un signe négatif de la main, puis sort tranquillement du magasin.

Je sais bien que je suis loin d’être autonome dans cette aventure, qu’il me reste à faire beaucoup de progrès, que je suis et serais toujours un homme, un homme qui se travestit. Mais en l’espace d’une journée, Mélanie m’a fait changer de monde, et a effacé du coup toute une vie de frustrations.

De jeanne

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